lundi 26 juin 2023

Voyage au Mt Fuji Japon#4.Escal'A2roues#94.






Je plonge dans l'eau presque bouillante. Une douce chaleur parcourt mon corps tout entier et ma peau encore toute irritée par le froid n'en revient pas. Le fond de l'air est frais et cela contraste grandement avec ce bain presque brûlant. La fatigue accumulée dans mes muscles semble se volatiliser à la manière d'un nuage de vapeur d'eau qui s'évapore dans l'atmosphère.

Je suis en train de barboter dans mon tout premier "onsen". Ce bain public japonais où l'on vient se détendre, se laver et passer du bon temps entre amis.


L'eau chaude y est parfois d'origine naturelle, c'est alors un vrai "onsen", parfois chauffée artificiellement comme c'est le cas dans les maisons japonaises, on parle alors "d'ofuro".

Celui-ci a un bassin extérieur avec vue sur la nature. Assise dans ce grand bain, de l'eau jusqu'aux épaules, adossée à en rocher arrondi, je ferme les yeux. Le bruit du glouglouti de l'eau est relaxant. En fond sonore, j'entends un doux brouhaha, des bribes de conversations, des discussions auxquelles je ne comprends pas un seul mot connu. Des phrases que je suis complètement incapable de segmenter en mots et des mots formés par des combinaisons de syllabes complètement inconnues. Ce flot de sons me berce. Je somnole presque. Le matin même, c'est la sonnerie du réveil qui nous a sortis du duvet, il faisait encore nuit. Il était 4h.

Lorsque je réouvre les yeux, je redécouvre ces visages féminins inconnus. J'observe leurs yeux bridés, leur peau claire et leurs cheveux noirs noués sur la tête. Certaines ont posé une petite serviette en éponge pliée en quatre au sommet de leur crâne.

Je vois tous ces corps complètement nus qui vont et viennent d'un bassin à un autre, sans gêne, tout ce qu'il y a de plus naturel. Des corps sculptés par la vie, modifiés par les années et modelés par des hasards heureux ou malheureux. Quel plaisir de voir ces bouts de peau, ces poils et de découvrir ce rapport au corps simplement normal après avoir traversé tant de pays où les femmes étaient toujours dissimulées sous des couches et des couches de tissu.

Quel plaisir d'avoir accès à ces bains publics, de découvrir ce véritable lieu social, d'être le témoin privilégié de cette coutume surprenante de se savonner à outrance, de s'astiquer le corps dans les moindres recoins mais aussi ce plaisir simple de prendre du temps pour soi et de prendre soin de soi.


À la surface de ce bain fumant, un grand nuage de vapeur d'eau flotte. Au dessus de celui-ci, mes yeux restent accrochés à un énorme cône blanc semblant émerger de nulle part, une forme presque parfaite se découpant sur un ciel bleu azur. Une montagne aux pentes régulières, aux flancs symétriques, à l'inclinaison parfaite. C'est l'image du volcan idéal que j'ai là sous les yeux, pentes d'éboulis de roche noire contrastant avec le blanc de la neige couvrant le sommet. En bas tous les arbres sont en fleurs mais là haut, au sommet du Mont Fuji, c'est encore l'hiver.


Du cratère, pas une trace de fumée qui s'envole, FujiSan dort.

Au sommet, pas un flocon de neige qui vole au vent, nul besoin de sublimer quoi que ce soit, le tableau est déjà parfait.

Quelle source d'inspiration ce Monsieur Fuji !

Sur combien d'estampes avons-nous déjà vu son cône enneigé ?


À présent, l'eau chaude a fait son effet, mon corps a retrouvé une température confortable. Je ne me sens même plus fatiguée. Comment imaginer, qu'il y a à peine quatre heures maintenant, nous nous dressions là haut, au sommet de ce gigantesque volcan, luttant contre les bourrasques d'un vent violent et dans un froid parfois mordant.




Sur ces pentes couvertes de neige dure, parfois en glace, plantant avec précaution mon piolet et prêtant attention à chaque pied posé, faisant mordre chaque dent de mes crampons.

Il ne s'agirait pas de trébucher ici. Non pas que la pente soit excessivement raide mais juste assez pour offrir un toboggan parfait, une glissade infernale sans obstacle sur plus de 1500 mètres de dénivelé.

En regardant vers le bas, les lignes de fuite sont impecables, parfaites, elles donnent même un peu le tournis.


Qu'en sera-t-il lorsque dans quelques heures, attaquant la descente, nous nous retrouverons face à cette pente, sortant notre plus belle technique de cramponnage dix pointes ? Saurons-nous encore marcher de la sorte ? Nous tordre les chevilles pour que les dents de nos crampons mordent la glace ? Plier juste assez nos genoux et être juste assez souple sur nos jambes ?

À coup sûr, la descente sera plus éprouvante que la montée...


Le sentier n'est pas visible, enfouis sous la neige, nous montons droit dans la pente. Seuls quelques buissons dans les premières centaines de mètres puis des bâtiments faisant office de refuges en été nous donnent quelques repères.

Des "toris", ces portiques de bois marquant habituellement l'entrée des temples ponctuent également le parcours. Ils sont parfois couverts de givre et ajoutent encore davantage de symbolique au parcours.


Nous sommes en train de grimper sur un sommet mythique. Le sommet que tous les Japonais adorent, vénèrent, grimpent une fois dans leur vie, celui qui émerge de nulle part, qui a poussé comme par magie au milieu de la plaine. Le Mont Fuji et ses 3776 mètres, point culminant du pays, sommet sans voisin, pic sans chaîne de montagnes. Le Mont Fuji, une montagne isolée qui regarde la mer, un sommet qui sert peut-être de repère aux marins, qui sait ?


La montagne, des magnifiques estampes d'Hokusaï et de sa célèbre série judicieusement nommée, "Voyage au pied du Mont Fuji". Comment un artiste ne voudrait pas en faire le tour pour trouver sa face préférée ou le peintre sous tous ses profils ?

 
Voyage au pied du Mont Fuji, Hokusaï

Le Mont Fuji du peintre voyageur, Hiroshi Yoshida qui aura su teinter de rose cette neige immaculée et de violet cette terre noire inhospitalière. Quel talent ! J'ai déjà hâte de redescendre et de retrouver ma palette !

Hiroshi Yoshida, le peintre voyageur...

Pas un chat ou presque sur cet itinéraire sur lequel, l'été, une foule de japonais doit sans aucun doute se bousculer. Il faut dire que la route goudronnée permettant d'accéder à un point déjà relativement élevé de la montagne est fermée 2800 m de dénivelé plus bas que le sommet. En période hivernale, le Mont Fuji se mérite.

Le notre ressemble à un biathlon des cimes !

Il y a quelques jours à peine, nous quittions la mer sur nos vélos. L'idée de passer de 0 mètre d'altitude à 3776 mètres à la force de nos jambes, était plutôt séduisante mais était-elle bien réaliste ? Il allait falloir trouver de grosses chaussures à notre taille, des crampons, piolets, bâtons, des gants chauds. Il faudrait aussi qu'une météo clémente se joigne à nous et que nos jambes de cyclistes se transforment en celles de randonneurs et détrompez-vous, c'est peut-être bien là, le crux de l'expé ! C'est assez fou comme le corps s'adapte formidablement bien à un effort et en oublie aussi vite tous les autres !


Après une bonne centaine de kilomètres, parfois en mode pédalo sous une pluie battante, c'est à Fujiyoshida que l'on se déleste de quelques affaires inutiles que l'on troque contre du matériel d'alpinisme. A-t-on gagné au change sur la balance ? Cest pas certain. Crampons et piolets ficelés sur le porte-bagage, les sacoches pleines de nourriture, nous voici partis !

La route grimpe régulièrement dans la forêt, les bas côtés sont bordés de panneaux disant à peu près ceci : "Faites gaffe à votre pique-nique, il y a des ours ici !"


Évidemment, il n'en fallait pas moins pour me faire pédaler vite et avec des yeux de chouette en alerte à 360°. A chaque virage, je crois au miracle de croiser un ursidé qui se réveille de sa longue sieste. En vain... On aura quand même la chance d'observer un Kamoshika, une sorte de chèvre des montagnes.



Assez vite, nous butons sur une barrière interdisant l'accès à la route pour l’hiver. Ni une, ni deux, on se faufile et on passe de cyclistes qui en bavent et de pauvres petits malheureux sans voiture, à petits chanceux qui roulent sur une route goudronnée plutôt que de marcher sur un sentier quand tous les autres se sont garés plus bas. Dans la vie, tout est question de point de vue !



Quelques heures plus tard, on rencontre une nouvelle barrière : scénario similaire même si celle-ci est plus acrobatique à contourner. Puis quelques flaques de neige font leur apparition et plus on prend de la hauteur et plus celles-ci se font plus nombreuses. Finalement, c'est un énorme dépôt d'avalanche qui stoppe net notre épopée cycliste et ça tombe plutot pas mal puisque l'endroit est idéal pour poser le bivouac.

1300 m de dénivelé à la force des mollets, ça use moins les souliers (et comme ce ne sont pas nos chaussures...) et c'est toujours ça de gagné !




1500 m nous séparent encore du sommet. Pour la suite, il suffit de jouer aux alpinistes. Dormir un peu, se lever tôt, plier sa tente, enfiler ses grosses chaussures, mettre sa grosse doudoune et marcher, marcher, marcher encore !





Une fois en haut, il ne reste plus qu'à redescendre mais non pas sans avoir pris le temps de contempler le paysage. Au loin, on voit la mer, au pied de la montagne, des lacs scintillent. Et là, à nos pieds, un immense amphithéâtre bordé de falaise : le cratère du volcan endormi. Le vent forcit, le froid durcit, ici l'hiver n'est pas finit. On peine à se tenir debout, tant chaque rafale nous bouscule.


Il ne reste plus qu'à redescendre prudemment ces grandes pentes verglacées, puis à enfourcher nos vélos et à nous laisser filer en roue libre jusqu'à la plaine.

Et le voilà le vrai bonheur du cyclo-alpiniste !

Comment imaginer une fois au sommet, à demi congelés, que dans quelques heures à peine et grâce à ce formidable engin à deux roues, nous serons plus de 3000 m plus bas en train de barboter dans ce bain chaud délicieux. Quel contraste !


Les fesses dans l'eau avec vue sur le Fuji, un lieu idéal et un temps privilégié pour repenser à cette folle journée qui m'aura inspiré ces quelques lignes et ces quelques traits...



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