mercredi 19 septembre 2018

Passeport Pyrénéen #2


Les vacances du pyrénéiste en herbe continuent. La destination finale étant les Asturies, nous continuons notre chemin vers l’ouest en jouant à un jeu bien connu des Pyrénéens : Saute vallée.
Si le chemin le plus direct à pied est sans aucun doute la HRP (Haute Route Pyrénéenne), les nationales font quelques détours ! Cols à passer, vallées à remonter, il n’est pas rare de passer plus de temps à rouler qu’à grimper. Soyez, tout de même, rassurés, le temps de marche finit toujours par l’emporter !
 Après avoir joué les acrobates au Cirque de Gavarnie, nous étions prêts pour un petit cours d’histoire combiné à une bonne leçon d’escalade ! Déjà bluffés, l’été dernier, par l’ingéniosité de la cordée Rabada-Navarro en parcourant leurs chef-d’œuvres au Fire et au Galinero, je me disais que mon voyageur serait à nouveau impressionné s’il faisait connaissance avec leurs homologues français. Deux artistes qui, avec audace et discrétion, ont sillonné les Pyrénées en y dessinant des lignes majeures : les frères Ravier.
 
Parmi les immanquables à ne pas rater pour un grimpeur dans les Pyrénées, un sommet mythique : l’Ossau.
Un monstre de pierre qui semble avoir, tout simplement, été créé pour l’escalade. Muraille, pointes, faces, piliers, arêtes, couloirs, fissures, toits, vires, versants ensoleillés ou plus austères, joli caillou (et parfois lichen), des centaines de mètres d’escalade, pas mal de pitons et quelques coins de bois… Tout y est ! (Tout sauf des spits, et ça c’est tout aussi mythique que la grimpe à l’Ossau !)
 
 
Une sacrée montagne, un bel os à ronger et un formidable terrain de jeu pour Jean et Pierre Ravier qui y inventeront le pyrénéisme moderne. Entre 1953 et 1967, ils ouvriront les itinéraires les plus beaux mais aussi parmi les plus difficiles de l’Ossau et des Pyrénées. Ces bijoux sont nombreux : Sud Est Classique, Sud Est directe, Pilier Sud, Eperon Est de la Pointe Jean Santé, Eperon Nord du Petit Pic… Que choisir ?!
En bon petit touriste, il suffit d’ouvrir un bon topo guide pour trouver une idée. Ici comme ailleurs, celui-ci s’intitule : Les cents  plus belles courses et randonnées.
 
 
Paf ! Dernière page ! La 100ème ! (Les mauvais élèves prennent les livres à l’envers !)
 En général, dans les bouquins de cette célèbre édition Denoël, le 100ème itinéraire se rapproche davantage de la belle course d’alpinisme que de la belle randonnée. Il suffit de lire la présentation que Patrice De Bellefon fait du Pilier de l’Embarradère pour être déjà intimidés par cette muraille et craindre « une tension nerveuse et l’attention permanente que demande les 18 ou 20h d’escalade effective d’une voie cotée ED soutenue et exposé » ! Oulala…

Mais qui a bien eu l’idée d’aller, en 1965, traîner ses grosses chaussures, d’aller planter des pitons et passer des heures dans des relais sur étriers dans ce pilier ? P et J Ravier et P Bouchet pardi !

Après une bonne petite marche de facteur à la frontale depuis le Col du Pourtalet et après avoir fait un demi-tour de cette grosse montagne, nous découvrons la face Nord, sa raideur et son lichen orangé caractéristique.
 
 
 
 
Les premières longueurs se déroulent sans encombre. Pourtant même si nous avons des baudriers confortables, de belles cordes dynamiques, de petits chaussons serrés et de super friends (Merci Totem Cams !), cela ne nous empêche pas de trouver que ces V grimpent sacrément et que la qualité du caillou laisse parfois à désirer !
 
 
 
 
 
Plus nous montons, plus cela se redresse et plus le gaz sous nos fesses grandit… Dans le surplomb/cheminée aux fissures parallèles, on prend plaisir à grimper en libre et à coincer nos mains dans les fissures. En ces temps de canicule, on apprécie la fraîcheur de la face Nord.
 
La suite est tout aussi classe. Dans ces beaux dièdres verticaux, les mains dans les fissures et les pieds qui patinent un peu, je ne peux m’empêcher de penser à Serge qui dans les années 80, réalisa cette voie en solo lors de son enchaînement à la journée des voies les plus dures de l’Ossau : le Pilier Sud, la Sud Est Directe et l’Embarradère. Brrrrr …
 
 
 
 
  
Au dernier tiers de la voie, après avoir rencontré la petite vire où les premiers ascensionnistes bivouaquèrent, les choses se corsent un peu. Nous entrons dans la zone de l’éboulement et le caillou, certes neuf, ne fait pas toujours rêver. A pas de chat, pour ne pas déranger les blocs qui dorment, je finis par rejoindre le supposé emplacement de la grosse écaille qui s’est détachée il y a quelques années.
 
De là, une échelle de pitons est censée me guider le long d’un dièdre jusqu’au relais suivant où une zone de rocher plus franc nous attend. Je comprends que les choses se compliquent carrément quand je constate que les pitons du passage en A1 ont tout simplement disparu. Ici, c’est juste trop dur pour grimper en libre et trop difficile d’artifer sans pitons et sans marteau.
 
Les friends sont bien trop gros pour entrer dans la minuscule fissure et notre corde est bien trop « simple » pour descendre confortablement les quelques centaines de mètres, verticaux ou déversant, que nous devons de grimper. Quant au relais et aux pitons, eux aussi, nous laissent un peu songeurs pour une échappée par le bas : l’ « Escaper © » restera donc au fond du sac !
 
Après un petit tour à droite, c’est finalement à gauche que se trouve la solution. Il me va donc falloir traverser la zone éboulée. Marchant, tout à la fois, sur des œufs sur d’énormes blocs en suspensions et mettant en même temps, tous mes œufs dans le même panier, posant pieds, mains et friends sur le même gros caillou branlant.
Le plus dur reste de trouver comment faire un relais pendu dans ce chaos instable.
1, 2, 3, 4, 5 et 6 friends, il me faut quasiment un jeu complet pour commencer à le trouver presque correct ! … Et croyez moi, ce n’était pas un jeu d’enfant !
 
  
Une grosse fissure surplombante et obliquant à droite nous permet de rejoindre la fin de la longueur originale puis un relais Ô combien plus agréable. Une grande longueur me permet de rejoindre une arête intermédiaire à proximité de la Fourche.
 

Cette fois, on y est : Col de la Fourche-escalade facile-Grand Pic-sommet-voie normale-désescalade-marche-Refuge de Pombie-gâteau au café… Miam !! Merci Léon !
 Nous arrivons au col et au parking pile à l’heure pour le spectacle : ce soir, l’ombre de la terre a rendez-vous avec la lune. Nous sommes ponctuels, tout comme le brouillard qui, lui aussi, a décidé de venir passer devant la lune. Dommage…
 
On s’éclipse à notre tour sous la couette !

 

mardi 11 septembre 2018

Passeport Pyrénéen #1


  Il y a le grand voyageur qui collectionne, périple après périple, tampons et visas d’un nombre incalculable de pays. Les pages de son passeport se noircissent tranquillement d’encre. Le policier des frontières, quant à lui, doit se casser la tête pour trouver un peu de papier libre pour y laisser son empreinte.

Il y a le touriste qui sillonne la planète, appareil photo en bandoulière et qui sature son disque dur d’images du monde entier, celui qui remplit ses valises « d’objets souvenirs » aux goûts douteux, celui qui parce qu’il a mis une fois les pieds dans un endroit, se contente de dire « la Corse ? on a fait ! » ou encore celui qui collectionne des selfies plus ou moins réussis devant les 7 merveilles du monde.
 
Il y a l’aventurier, qui enchaîne voyage sur voyage, cherchant désespérément, à sortir des sentiers battus, pour découvrir des espaces restés sauvages, certain se dirait même explorateur cherchant dans ses pérégrinations, l’inédit, le « jamais fait », les grandes premières et l’inconnu, sûrement un peu nostalgique d’une époque à présent révolue.
 
Il y a aussi le grimpeur ou encore l’alpiniste, qui ne parle pas de voyage mais d’expé, quand il s’envole aux quatre coins de la planète, il n’a d’yeux que pour les parois et les sommets. Son rêve est simple : rentrer chez lui (de préférence en un seul morceau) des croix plein les poches ! 
 
 
Pourtant quelle que soit la destination de nos vacances, puisque c’est bien de « vacances » qu’il s’agit, il y a les choses à ne pas rater, les trucs à voir absolument, les incontournables du guide du routard. Voyageurs, touristes, aventuriers, je crois bien que nous sommes tout cela à la fois !
Quand un alpin lapin traverse la France pour aller passer quelques jours dans les Pyrénées, il est tout à la fois le voyageur curieux de découvrir le monde, l’aventurier heureux de s’immerger dans un massif sauvage, le touriste friand de fromage de brebis et de photos souvenirs, le grimpeur affamé de cailloux et admiratif de tant de parois !
Dans le rôle du guide du routard de la guide du montagnard, je me dois d’organiser le circuit touristique idéal, de sélectionner les « incontournables » pour faire de ce petit lapin, un futur amoureux des Pyrénées… Sacrée responsabilité !
La première impression étant souvent la bonne, les tours opérator misent, en général, tout sur la première journée. Il faut planifier LA visite qui donnera le ton du séjour. Pourquoi ne pas admirer les chutes du Niagara juste 5 minutes après avoir atterri au Canada, se balader sur la grande muraille après avoir posé pour la première fois un pied en Chine ou encore se retrouver au beau milieu du Macchu Picchu pour ses premiers pas au Pérou !


Seul le cirque de Gavarnie en plein hiver pouvait être à la hauteur de ces espérances-là. Des sommets enneigés, une grande muraille couverte d’une pellicule de glace et une grande cascade gelée… pour un glaciairiste, j’avais plutôt mis toutes les chances du bon côté… et ça a marché ! Il semblait déjà conquis ! Ouff !
La visite touristique avait continué quelques mois plus tard en mode estival par une chevauchée d’arêtes au dessus des lacs du Néouvielle. Partir faire de l’alpinisme après une grasse mat’, en short et sans s’encombrer de crampons, il semblait kiffer !  
Suivirent ensuite un petit tour sur les patates de Riglos, des balades verticales sur le calcaire de Monrebei, dans les goûtes d’eau de la Tour du Marboré ou dans les cubes d’Ordesa… Passage obligé, il fallut, bien entendu, aller pincer quelques colos côté espagnol et s’user les doigts sur du caillou tout neuf.

 
Ici pas de crevasse qui vous guette, pas de sérac qui risque de vous tomber sur le coin de la figure et si les cailloux tombent c’est qu’ils l’ont bel et bien décidé puisque le permafrost s’est déjà fait la malle depuis un bail ! Pas de refuge à réserver, pas d’horaire de benne à respecter, pas l’ombre d’un guide qui bosse, juste le plaisir de discuter avec de rares grimpeurs croisés !
Peu à peu comme les pages d’un passeport se rempliraient de tampons de toutes formes, les poches se remplissaient de cailloux de toutes les couleurs, d’Edelweiss et de souvenirs.
Cet été, quand le lapin fut de retour au pays des isards, je compris qu’il avait désormais un penchant pour ces contrées sauvages, à moins que ce ne soit pour la guide touristique (à peine moins sauvage !).
 
Nous arrivons juste à temps pour la première représentation du célèbre festival de Gavarnie. Au théâtre de plein air avec le cirque pour décor, nous optons plutôt pour un long spectacle en gravissant les trois grandes marches de cet énorme escalier : l’intégrale du cirque !
 
Pourtant à Orphée et Eurydice et au bain de foule que le festival attire, nous préférons la douche pyrénéenne. Parapluie ou maillot de bain auraient été plus appropriés à la situation mais restons classique, c’est vêtu de Gore tex que l’on s’est promené dans la Classique du Mur du Cirque. A la lueur de la frontale et en basket sur un épais névé, nous voici au pied du mur !

 
 
L’itinéraire chemine le long de lignes de faiblesse entre minces filets d’eau et cascades parfois plus conséquentes. Après avoir manqué de boire la tasse dans le tiers supérieur de la voie, nous sortons, en début de matinée, en haut du premier étage propre comme des sous neufs (ça faisait longtemps !).
 
 
 
Nos tickets d’entrée au Cirque incluant trois spectacles successifs, nous poursuivons notre chemin en direction du deuxième étage et de son grand dièdre. Là encore, un énorme névé nous accueille. Il nous faudra jouer les acrobates pour échapper à l’humidité du dièdre dégoulinant et imaginer un nouveau cheminement dans ce grand mur. Corde tendue et tirage garanti ! Je file toujours plus à gauche, cherchant désespérément la moindre fissure qui aurait l’amabilité d’accueillir un friend, en vain… Je pense à toute la corde déroulée et aux rares points entre moi et le clown qui me suit derrière en basket dans ces dalles, où même en chaussons, je m’applique !
 
 
Finalement je m’engouffre dans la première cheminée venue dans l’idée d’y faire enfin un relais. Surprise ! Il va falloir cohabiter… Un chausson d’escalade, un sac de pique nique, des bouts de tissus et un morceau de sac à dos…
Quelqu’un est passé par là mais a laissé des plumes dans la bataille… J’écarte assez rapidement l’idée d’un père noël calibré trop gros pour cette cheminée puisque la Gore tex n’est pas rouge mais grise et que le sac à dos n’a rien d’une hotte. Je perds mon sourire quand j’imagine qu’il y a peut être quelqu’un coincé sous cet énorme caillou et tout ce bazar. Petit coup de flair… Pas d’odeur… Je suis déjà à demi rassurée ! Finalement après investigations plus poussées, je ne trouve aucune trace du propriétaire et ça, c’est plutôt une bonne nouvelle !
Quand Bruno me rejoint et découvre à son tour les tristes restes du dernier alpin venu faire l’intégrale du Cirque, il devient tout aussi blanc qu’un lapin arctique !
Le mystère restera entier…
Après quelques zigzags, nous trouvons l’issue de secours du deuxième étage.
 
Entracte !
 
 
L’escalier de service nous conduit sur le palier du troisième. On entre sans frapper par la porte de gauche et on grimpe sur la pointe des pieds. Le caillou ne nous paraît pas aussi mauvais qu’annoncé dans le programme, et on trouve ce dernier épisode plutôt sympathique.
A 13h, le rideau tombe, les artistes saluent la Tour du Marboré, à droite et le Col de la Cascade, à gauche. Nous voici sur le toit du chapiteau, tout en haut du Cirque !
 
La sortie des artistes se fait par la grande porte : tapis blanc (de neige) jusqu’à la brèche de Roland !

Retour dans les pierriers puis les prairies de Gavarnie par les Echelles des Sarradets. Des échelles dont on n’aura pas vu le moindre barreau. Habitué à des dalles couvertes de métal, l’alpin ne comprend plus rien.
Ici, il n’est pas question de train à ne pas rater, il suffit juste de prendre ses jambes pour rentrer !
 
Cartes des Pyrénées en en main, passeport d’apprenti pyrénéiste en poche, les vacances continuent… Il y a encore sur le chemin quelques immanquables à ne pas manquer !
 
A suivre…
 
 
 

jeudi 30 août 2018

Désert minéral

Caillou qui pleure, caillou qui rit… Caillou tout rond ou complètement déchiqueté... Rigoles, cannelures, cupules, arêtes, écailles...
Dans ce désert minéral, les chemins de l'eau ont fait leur oeuvre et ont laissé leurs traces…

Picos de Europa - Août 2018

















samedi 18 août 2018

Deux jeunes filles à la Ratti...

Les souvenirs de mon unique visite à la Noire de Peuterey commençaient à avoir quelques années…
 
Il y a 6 ans, en compagnie d’une joyeuse bande de pyrénéens, nous avions grimpé jusqu'au sommet de la Noire avant de poursuivre notre chemin en direction des Dames Anglaises, de l’Isolée, de la Blanche et du Mt Blanc... Un super voyage pour une fine équipe rentrée la veille d'une intense semaine de grimpe dolomitique.
 
 
Une première visite en face sud du Mont Blanc pour la plupart d'entre nous, un premier Mont Blanc pour certains, voir même (soyons fous !), un premier 4000 pour quelque uns… Cela laisse quelques traces et de beaux souvenirs !
 
Je me souviens du granit, de la neige qui tombe sur les Dames Anglaises, d'une séance de couture à Craveri, de rappels effrayants, d'un bivouac à 6 dans un demi-tonneau, de l’eau aux graviers, de l'arête de Peuterey interminable dans le jour blanc, des bonbons dans les poches, du manque de sommeil, de l'orage et de la foudre. Je me souviens aussi d'un refuge du Goûter glacial (au sens propre comme au figuré d'ailleurs), d'une boîte de chocolat à Tête Rousse, d'une descente à pied et sous la pluie jusqu'aux Houches avec nos bouilles de gens heureux !
 
 
 
 

Je me rappelle aussi avoir été impressionnée par le métier de guide, les compétences et les qualités requises par cette course longue et exigeante puis avoir été un peu découragée à l’idée même, d’un jour, songer à en faire mon métier.
Aujourd’hui, je comprends un peu mieux, des choses qui, hier, m’échappaient… Pour s'embarquer dans une aventure pareille avec cinq loustics comme nous, comme clients, il ne s’agit pas simplement d’être guide. Il faut surtout être talentueux et ambitieux.
Une intégrale de Peuterey avec cinq clients payée à la « journée guide des Pyrénées », il faut être généreux ou plus exactement passionné.
Sincèrement, merci Rémi !
 

Je me souviens aussi des sacs trop lourds, lestés de quelques litres d’eau puisque fin août, nous ne pouvions espérer trouver de la neige avant la Blanche (3ème jour !). Qu’il était dur de tirer sur nos petits bras, chaque « réta » tenait du miracle ! Le haut du sac appuyant sur mon casque m’empêchait de lever le nez et voir l’interminable chemin qu’il nous restait à parcourir. Nous nous étions alors péniblement hissés jusqu’au sommet de la Noire. Rampant, tels des escargots, le long de son arête Sud, sans vraiment en apprécier l’escalade et quelques beaux passages car bien trop chargés. Dommage, j’avais aimé le côté sauvage de cette montagne.
 

Là haut, une fois encore, une « nana métallique » à l’air un peu coincé, portant sur sa tête une sorte de torchon levait les yeux au ciel, l’air triste. Avant de dégringoler par les rappels de la face nord, je lui murmurais, au creux de l’oreille, un petit « hé, je reviendrai ! » espérant lui redonner le sourire, en vain. Six ans plus tard, est-ce qu’elle s’en rappelle ? Pas sûr ! Les nombreux impacts de foudre sur son crâne donnaient à sa tête une allure de passoire ! Pas gagné donc !
Peu importe, le rendez vous était pris ! 
 

L’équipe de tout jeunes apprentis alpinistes Pyrénéens que nous étions, avait alors continué son chemin vers le Mont Blanc suivant les traces d’un grand pyrénéiste. Précisément 42 ans avant nous, les sacs de Louis Audoubert et de ses amis* ne risquaient pas, eux non plus, de s’envoler : lestés de conserves de confits de canard, de cassoulets et de bouteilles de gnole en tout genre… Le style Pyrénéen !
(*1970, 1ère ascension française de l’intégrale de Peuterey ; 1972, 1ère ascension hivernale de l’intégrale de Peuterey)

Si aujourd’hui, Louis ne grimpe plus sur les sommets, il ne s’est, par contre, toujours pas résigné à quitter les fourneaux. C’est justement autour d’un de ses bons repas que ce dernier glissera entre quelques anecdotes aussi succulentes que ce qui se trouve dans nos assiettes : « Une autre fois, je suis remonté à la Noire. C’était par la Ratti en face Ouest, j’avais emmené avec moi deux jeunes filles qui n’avaient presque jamais fait d’escalade…»

Une voie côtée TD, longue de 700m dans une face raide et austère, à l’ombre quasiment toute la journée ; sans parler de la marche d’approche sur un glacier qui ressemble à un champ de bataille et d’une descente interminable… C’est vrai que pour une initiation, c’est pas mal ! Sacré Louis !
 

Il ne m’en fallait pas moins ! En voilà une sacrée bonne idée pour retourner à la Noire de Peuterey et tenir la promesse faite à la madone à la tête de passoire. 

La deuxième jeune fille est toute trouvée, ce sera Tiphaine. La seule qui te répond « Extraaa ! » quand tu lui proposes d’aller faire une bambée en montagne alors qu’elle t’a annoncé 30 secondes au paravent, qu’elle était complètement épuisée après avoir enchaîné une brillante expé au Pakistan, un stage d’aspi réussi et quelques teufs pas ratées non plus ! Je suis un peu crevée aussi et je n’ai pas beaucoup tiré sur les bras ces derniers temps, nous ferons la paire !

Si les deux grimpeuses débutantes de Louis ont réussi à se hisser là haut, pourquoi pas nous ?
Nous voilà parties !
La météo étant assez optimiste pour les jours suivants (et nous aussi !), nous embarquons de quoi manger et de quoi bivouaquer. On fait volontairement l’impasse sur le confit de canard et sur la gnole et pourtant les sacs sont quand même lourds. Le style Pyrénéens sans rien à manger ! Allez comprendre…


Nous disposons d'à peine deux jours libres devant nous. Si l’on veut continuer notre chemin vers le Mont Blanc, il nous faudra être très rapides. Ça tombe mal puisque les sacs sont un peu plombés (et nous aussi !) par cette lumineuse idée !

La montée au refuge de Monzino est à l’image de Tiph' : rapide et efficace !
Bien que parties à la bourre de Chamonix, cela à l’avantage de nous faire arriver à l’heure pour engloutir les lasagnes de Mauro ! Miam ! 
 
Nous sommes accueillies comme des princesses alors que nous jouons dans la catégorie mendiantes car nous avons chacune oublié nos portefeuilles à la voiture !

La face ouest de la Noire, nous fait face. On est quelque peu impressionné par sa raideur et on devine déjà l’audace de Ratti et de Vitali d’avoir su en 1939 trouver la ligne menant au sommet. Pour un « rocher école », c’est du costaud ! Chapeau les filles !

Fin juin est un bon moment pour aller faire un tour sur le glacier du Frêney. Il reste juste assez de neige pour pouvoir se frayer un chemin à la lueur des frontales entre des trous béants. Il n’est pas difficile d’imaginer qu’à peine plus tard en saison, approcher la Noire en passant sous l’Aiguille Croux relève de l’exploit !
 
 
Après 1h30 ou 2h de marche, nous avons traversé ce champ de bataille endormi sans encombre et au lever du jour, nous sommes prêtes à attaquer !

 

Le début de la voie semble sec et c’est plutôt la bonne nouvelle, vu qu’on nous avait prédit l’inverse ! La mauvaise nouvelle, quant à elle, ne tarde pas à sonner : les sacs sont lourds. On allège donc autant que possible le sac du leader en même temps que, selon le principe des vases communiquant, le sac du second s’alourdit considérablement.


Les premières longueurs donnent le ton : des cheminées, garnies de blocs coincés, raides et physiques. Belle mise en bouche et bon échauffement pour les pepettes ! La suite déroule davantage. Dans des dalles inclinées, c’est les vacances !

 
 
Quand la paroi se redresse à nouveau, j’en profite pour me perdre un peu. L’occasion d’explorer quelques longueurs bien raides et peu fréquentées si l’on en croit, les pitons que je sors du rocher à la main. Cette variante nous fait perdre un peu de temps mais nous finissons quand même par rejoindre l’arête neigeuse à mi- paroi en ayant toutefois laissé pas mal d’énergie dans la bataille.
Changement de costume pour les petons, on troque momentanément chaussons pour grosses et crampons.
 
 
Le bastion sommital nous surplombe. C’est tellement raide et tellement compact qu’on se demande bien à quelle sauce on va être mangé ! Le temps que les pieds apprécient le confort relatif et il est déjà temps d’enfiler les chaussons et de se remettre à grimper. Les longueurs dures nous attendent !
 
 
 
 
Dièdres verticaux, voir déversants. Les jeunes filles ont les bras qui chauffent ! Longes réglables, étrier et quelques dégaines supplémentaires auraient été les bienvenues pour la longueur d’A1.


Quand je me hisse enfin sur la petite marche du relais, un peu rôtie, je pense aux bras des deux jeunes stagiaires mais aussi à ceux de Louis à l’assurage. Tournée générale de compote de bras, pour nous y compris !
 
Nous voici maintenant dans les murs terminaux mais qui ne se terminent jamais ! C’est long, compact et quelque peu paumatoire. On croise de rares pitons, des cordes coincées et abandonnées… C’est à se demander si on est toujours dans la voie ! Cette fois, c’est les pieds serrés depuis trop longtemps dans les chaussons qui tirent la tronche. Mais les deux jeunes filles avaient-elles la chance de grimper en chaussons, elles ?

 
On ère un peu dans ces dalles fissurées jusqu’à ce que la Pointe Bitch apparaisse. Cette fois, le sommet est à porté de main ! Quand on débouche sur l’arête, on est tout simplement ravi.


On profite des derniers rayons du soleil en s’aménageant un petit coin pour passer la nuit. L’idée de rejoindre Craveri le soir même s’éloigne, tout comme les grands projets d’intégrale en deux jours en mode lourd et rapide…
Ces deux jeunes filles sont des rêveuses !
 
 
Une cordée masculine, sortant de l’arête sud, nous regarde hébété, sans comprendre d’où sortent ces deux drôles de nanas. Ils bivouaqueront un peu plus haut, cette nuit on aura des voisins ! On ne mixe pas les dortoirs ; les garçons en haut, les filles en bas !
Quelques cailloux pointus dans le dos ou sous les fesses, serrées dans un duvet pour deux, emballées dans un sursac bruyant comme deux papillotes, avant de fermer l’œil pour une petite nuit, les deux jeunes filles carpettes déclarent d’une même voie voix : « Une Ratti, ça nous suffit ! »
Bonne nuit !
 
 
Les premiers rayons du soleil nous réveillent (preuve qu’on a quand même un peu dormi !) et inondent la face Est et le tas de cailloux qui nous attend. La voie normale ressemble à un immense éboulis.
 Un petit tour au sommet pour faire une bise à la poupette métallique qui, encore une fois, lève les yeux au ciel en nous voyant débouler… « Tiens, encore deux jeunes filles qui se sont faites avoir sur la Noire… Mais où est Louis ? »

 
 A présent, il ne reste plus qu’à dégringoler très prudemment par l’interminable arête Est.
On s’attendait à du caillou pourri, on est servi ! La première partie de la descente est un cairn géant. On descend avec précaution en prenant soin de laisser passer la cordée des gars devant nous (malignes les filles !).

Malheureusement, on se retrouve bientôt coincé derrière eux au premier tiers de la descente. Galants, ils nous laissent passer, on accepte. Sûrement un peu (trop) pressées d’en finir et de rejoindre la vallée (pas si malignes les filles…)
La suite de l’itinéraire suit le fil de l’arête sur du caillou beaucoup plus sain puis l’itinéraire plonge à nouveau dans la face en direction du névé du Combalet par des pentes de terre, parsemées de blocs instables.
Alors qu’on désescalade un raide couloir de terre oblique, nos chers voisins nous envoient une rafale de cailloux qui s’engouffrent dans le couloir en diagonale et nous arrivent droit dessus. On n’a aucun moyen de s’échapper. Les blocs arrivent à toute vitesse au niveau de nos visages, nous frôlent, on hurle. Quand le fracas s’arrête, on se regarde, on tremble comme deux feuilles un jour de tempête. On s’enfuit du couloir aussi vite que possible pour se mettre à l’abri.

Ouf !!! Plus de peur que de mal mais quand même vraiment beaucoup de peur… Cette fois, on se dit qu’on a tout notre temps, on s’assoit et on attend. On laisse les footballeurs passer devant. On n’est plus pressé. Pas question de se refaire une nouvelle partie de bowling avec nous dans le rôle des quilles !

La fin de la descente se déroule sans accrocs. On rejoint le névé, les pentes d’herbe, le sentier vertical équipé de chaînes qui nous permet de rejoindre le Val Venis, la voiture et les tongs.
 

Ensuite, c’est deux jeunes filles, presque plus débutantes, attablées devant deux grosses pizzas et deux bières fraîches, qui depuis Courmayeur, contemplent la Noire. Et ça c'est juste «Extraaaa !» … comme diraient certaines…