mardi 20 avril 2021

Deux saucisses pendues au plafond !

Mai 68. Alors que certains, planqués derrière des barricades, balançaient des pavés… D’autres, moins héroïquement, les recevaient sur leurs tronches casquées… D’autres encore, s’envoyaient en l’air bien au-delà de la verticale sur le gneiss du Caroux !

Qui aura finalement révolutionné le monde ?!? Que reste-t-il de ce mois de mai mouvementé ?!? Des belles idées inspirantes, le non-goût pour les uniformes et une jolie voie renversante !

Quelques kilogrammes de pitons, un stère de coins de bois, sans oublier échelles et mousquetons, le tout accompagné d’une bonne dose de motivation et de détermination ; c’est ce qu’il aura fallu à H.Blanc et E.Véziers pour venir à bout de cet impressionnant dévers en mai 68. Chapeau les gars !

La Concave du Caroux, bien que plus modeste par sa taille que sa grande sœur des Calanques est néamoins décrite dans un vieux topo comme « Une voie unique actuellement dans son genre au Caroux, qui franchit l’énorme surplomb qui domine dans sa partie Est  la Vire de Roque Rouge. Elle a été pratiquement dépitonnée. Huit pitons seulement en place. Pitons acier type cloche de vache et bong-bong nécessaires. Progression très impressionnante. A2 »

Je vous passe la suite de la description qui, 53 ans plus tard, fait trembler les deux mini-grimpeuses que nous sommes ! 1m58 pour chacune de nous deux, ça fait peu pour aller pitonner à bout de bras dans un gros dévers…

Ces jours-ci, Ilona réalise pour sa scolarité son stage en entreprise lié à la voie professionnelle qu’elle veut suivre. Je suis censée être l’entreprise à moi toute seule, ça me laisse sans voix. Je pense plutôt qu’une belle entreprise serait justement de se lancer dans une telle voie ! Vous suivez ?!?

Hier, nous encadrions ensemble une école d’artif. Le but étant de faire découvrir à des grimpeuses que pour X raisons, il faut parfois s’aider du matériel pour parvenir à ses fins. « Sortir la voie, plutôt que moisir là, t’as compris ?! »

Les avions-nous convaincues ? Dans tous les cas, nous aurons jeté quelques bases…Pitons, étriers, crochets fifi… Poser, tester, se vacher, monter, pousser, se fifiter ! Nous sommes dans le bain, restons-y ! Le stage d’Ilo est terminé et moi j’ai une petite journée de vacances demain, profitons en !


Quelques recherches nous permettent de trouver un compte rendu de sortie de deux malheureux qui après deux tentatives, chacune soldée par un déplorable but ont abandonné l’idée d’accrocher la Concave du Caroux à leur palmarès. « Essayez celle des Calanques les mecs ! C’est plus roulant, les pitons sont en place ! » 

On entend aussi dire qu’un certain Pollux aurait rajouté quelques spits dans les années 80, mais qu’ils seraient déjà presque morts. On nous dit aussi que la première en libre reste à faire ou encore que cette voie n’a connu que quelques rares répétitions… Inquiétant … Enfin, on finit par apprendre qu’un certain Charlie est allé y faire un tour au cours de ces dernières années. Bingo, coup de fil à Charlie !

La part d’inconnue diminue un peu : il a rajouté un spit neuf à chaque relais lors de son passage, très peu de pitons en place (à peine 6), quelques très vieilles plaquettes (2 ou 3 par longueur) qui font peur, du caillou qui s’effrite parfois mais se protège assez bien, du lichen, un nid d’oiseau, trois longueurs d’artif et deux de libres...

On commence à y voir un peu plus clair jusqu’à ce que Charlie évoque le « lancer de sangle »… Le quoi ?!? 

« - Le passage du lancé de sangle, c’est le crux pour sortir du toit ! Si tu n’y arrives pas, tu moisis là ! 

- Ok très bien. Merci Charlie ! On te rappelle… si on s’en sort ! »

La part d’inconnue remonte subitement d’un cran. Je suis un peu embêtée de devoir avouer à Ilona que je n’ai jamais fait de lancer de sangle,  mais j’essaie de la rassurer en lui disant qu’on improvisera sur place. Mes parents, qui suivent étonnés nos préparatifs, s’inquiètent de savoir à quel moment il faudra venir nous accrocher un casse croûte au bout de toutes nos cordes raboutées et si cela deviendra un motif impérieux pour désobéir à la règle des 10km ! D’un commun accord, on fixe la dead-line avant le septième confinement fin 2023.

Ces précautions prises, il faut maintenant s’occuper du matériel. Il ne reste plus qu’à faire les fonds de tiroir et à remuer la cave pour trouver un peu de matos dans cette maison que j’ai quitté depuis plus de dix ans ! Je retrouve avec bonheur un sac de hissage, une boîte à chaussures remplie de pitons rouillés (qui ont justement connus leurs heures de gloire au Caroux), quelques coins de bois, un étrier, un tamponnoir au foret fatigué, quelques goujons…La seule corde simple que nous trouvons mesure 80 mètres, c’est un peu long pour des longueurs n’excédant pas les 25 mètres ! On l’ampute de ses deux extrémités usées et on tombe à 75 mètres. Toujours trop long mais on prend quand même ! Et ce vieux brin de rappel nous servira à hisser… ou  à essayer de redescendre en cas de but…


Cette fois, nous sommes prêtes ! Au lit ! Il est certain que le lancer de sangle occupera nos rêves d’ici quelques minutes à peine ! Réveil matinal et belle balade dans une nature éclairée par les premiers rayons du soleil. On aurait certainement pu observer une grande quantité de mouflons si on s’était tu un peu ! On papote tellement que la montée sur le plateau, sa traversée et la redescente jusqu’à la vire de la Roque Rouge passe à toute vitesse et pourtant les sacs sont un peu plombés.

Bientôt, nous sommes comme deux petites souris au pied de cette paroi surplombante. Le départ est évident, a-t-on lu. C’est pile à l’aplomb de l’endroit où le surplomb est le plus gros. On prend bien le temps de regarder et d’être le plus sûres de nous . La lame décollée, la fissure noire lisse, la vire, la fissure cheminée, le toit… L’itinéraire nous est déjà presque familier ! A un détail près… « Tu crois qu’il est où le lancer de sangle ?!?! » 

La première longueur croustille, le lichen noir qui la recouvre donne l’impression de grimper dans un champ de champignons chinois déshydratés ! Ça s’émiette, vole avec le vent et on en a plein les yeux…Heureusement que c’est suffisamment facile pour grimper les yeux à moitié fermés. Du relais derrière une grosse lame de rocher décollée, je ne vois plus Ilo… mais je l’entends : « J’ai raté le bout de corde ! Il est passé depuis dix mètres !!! » Mince… Quelle saucisse !

On improvise tant bien que mal une solution pour qu’elle quitte le sol en sécurité. C’est ensuite au tour du sac de hissage de faire des siennes. Le hissage n’est pas très efficace dans cette longueur peu raide, il se coince partout, il est couvert de lichen et notre corde est mille fois trop dynamique…

Les difficultés arrivent avec la seconde longueur cotée 6b ou A1 et sa fissure noire raide et glissante. On ne va pas saucissonner tout de suite ! On sort les chaussons, les coincements de doigts et les petits friends pour cette jolie longueur. La vire est vite rejointe. Je fais venir Ilo et je hisse le sac en faisant cette fois balancier… Big wall à la maison !


Sur la vire, nous avalons une poignée de mini saucissons et hop c’est reparti de plus belle ! 

La paroi orientée Sud commence à être bien éclairée par le soleil, mais sous cet énorme toit, nous sommes toujours à l’ombre. Nous découvrons la fissure/cheminée large et déversante qu’il va nous falloir remonter. A2/A2+ nous dit le topo, pourtant j’ai l’impression, sûrement à tord, que cela pourrait se grimper en libre…

Je décide de tenter ma chance. Je sais que c’est un peu ambitieux mais tant que cela se protège correctement, je me dis que cela ne m’engage pas à grand-chose si ce n’est avoir mal aux bras !

Un des pas délicats semble être de tout simplement décoller du sol. Se hisser au dessus d’un petit toit et aller se jeter au fond de la fissure très large. Les pieds qui pendent dans le vide, une bonne prise dans les mains et le casque qui se coince car exactement à la largeur de la fissure dans laquelle j’ai fourré ma tête ! Je fais une première tentative mais la corde du sac de hissage me retient et me tire vers le bas. Me revoilà par terre. Ilo la décoince et je retente la même chose en vain. « Il y a encore un truc qui me retient là ?! »

Je pouffe de rire lorsque j’entends Ilona répondre : « Euh… non, là ce doit être tes fesses et tout ce qui est accroché dessus qui te tire vers le bas »… Evidemment, elle a raison ! Saucisse moi même ! Match nul !


La troisième tentative est la bonne, me voilà coincée au fond de la fissure… Dos à gauche, dos à droite… je rampe vers le haut, centimètre par centimètre… me voilà dos au vide !

La fissure se redresse de plus en plus, quelques plaquettes bien périmées et quelques pitons de qualités variables la parsèment, de bons friends trouvent leurs places aussi. Les mouvements s’enchaînent et je prends peu à peu de la hauteur… A cet instant, la plus grosse difficulté me semble être mentale. Je suis en train d’essayer de grimper en libre une longueur d’A2 !!

Même si la longueur est très courte, la gestion du tirage avec une corde à simple n’est pas évidente. La longueur devient de plus en plus renversante. Je suis pendue sur mes bras depuis déjà de longues minutes et ça commence à chauffer (en plus j’ai deux doudounes sur moi ! Bravo la saucisse !), je parviens à délayer quelques secondes, les fesses dans le vide pendue à un talon comme si j’étais en SAE ! Faire une séance de conti ici me paraît tellement improbable !

 Je parviens à un vieux relais et clippe les deux points avant de me rendre compte qu’une niche et un autre relais me tendent les bras plus haut! Je parviens à déclipper un des deux points du vieux relais et me remets dans la voie en mode survie. La fissure au dessus est bouchée par un amas de branches… Un nid ! Charlie en avait parlé !! Je tire délicatement sur une brindille et plein de terre me tombe dessus, mauvaise idée !


Un beau combat me permet de rejoindre la niche, le nid( heureusement)vide et son repos mérité.  Je suis complètement fumée !!

Relais 4 étoiles Ilooooo !

Ilona me rejoint en grimpant puisqu’on a laissé tomber la technique classique de remontée sur corde pour le second. Efficace, je la vois bientôt pointer son nez sous le nid ! 

Quelques secondes plus tard, nous sommes réunies dans notre grotte. Cette fois le soleil est partout, sauf sur nous !! Peu importe… On regarde quelques vidéos marrantes le temps que mes bras ressuscitent, nos rires résonnent dans la petite grotte… L’atmosphère détendue et les bras un peu moins durs, je repars !

La longueur suivante commence par une traversée  vers la droite un peu expo. Je pars en chaussons bien décidée à en découdre avec cette nouvelle longueur d’ «artif ». Au bout de la traversée, j’aperçois la suite. Une espèce de toit horizontal rayé d’une fissure. Des bonnes mains, aucun pied à l’horizon et surtout une paroi qui n’est pas dans le bon sens pour y grimper dessus !

En une seconde et demi, je comprends que la Concave en libre ce sera sans moi !

Je pose trois bons friends, je récupère, grâce à la corde de liaison, les étriers, crochet fifi et longe réglable… Bref, tout l’attirail de la parfaite pyrotechnicienne. … Je passe en mode artif !


Me voilà comme une saucisse pendue au plafond… De friends « bétons » en plaquettes rouillées, ça déroule ! Dans sa petite grotte Ilo s’impatiente, je l’entends donner quelques coups de marteau sur un pauvre piton qui n’a pourtant rien demandé et qui doit être là depuis des lustres !! 



Je continue mon ascension jusqu’à découvrir un petit dièdre lisse et déversant. Je me souviens que Charlie m’a parlé de ce dièdre et je sais aussi la méthode qu’il a utilisée pour s’en sortir… Je préfère ne pas y penser pour l’instant. …Technique de l’autruche, je n’ai d’yeux que pour la plaquette moche que j’ai devant le nez !

Ilona s’impatiente encore… « Tu vois le lancer de sangle ? Tu me dis, hein, quand tu le fais ? »

Merde… Put… Le lancer de sangle, c’est vrai…

Le clou du spectacle, ce qui fait que ça passe ou ça casse. L’apogée de la voie, le temps fort… Le bouquet final qui en jette et après lequel tout redevient calme, facile, tranquille…

Je lève les yeux et évidemment  je comprends qu’il n’y a pas tellement d’autres options… Tout est lisse et il faut monter très haut sur les étriers pour essayer de trouver de quoi s’accrocher. Je songe à un lancer (puisque c’est le thème) d’excentrique mais c’est la seule chose que nous n’avons pas prise dans notre panoplie d’artificières ! Il y a aussi peut être de quoi caler un petit crochet goutte d’eau mais j’avoue que, de plus en plus, cette histoire de lancer de sangle m’intrigue ! J’identifie assez vite l’espèce de petit pilier qu’il faut venir coiffer. Ça ressemble à tout sauf à un becquet. Je me dis qu’il faut être efficace et ne pas rater mille fois le lancer sinon ça va me démoraliser… Le rire de ma saucissette au relais en dessous me sort de mes pensées : « Le vent se lève pile au bon moment, t’as vu !!!! »

… Oh non… Le pire c’est qu’elle a raison ! Mais je m'en fiche, "je suis Charlie !".

Ça y est,  je suis en place pour le grand saut, je choisis ma plus belle sangle, fine, 120 cm, pas trop neuve car si elle est un peu ébouriffée, elle se scratchera mieux sur le lichen ! Je me prépare tel un lanceur de disque en phase finale des JO. Je me sens prête et je (me) lance. Dommage, une rafale a eu la même idée au même moment ! C’était un coup d’essai. Je me reconcentre, j’ai un peu la pression. Il faut réussir absolument si on ne veut pas rester coincées là et ressembler à deux saucisses sèches !

Roulement de tambour, deuxième essai : la sangle tournoie au dessus de ma tête et paf ! Posée comme j’aurai rêvé qu’elle le soit. Vite, il faut s’accrocher dessus avant que le vent n’ait raison d’elle… et de nous ! Un balan pas bien agréable à prendre et un peu de bricolage me permettent de grapiller quelques centimètres. Bientôt, je découvre sur quoi tient la sangle : sur pas grand chose. Je m’en doutais, la sangle est posée sur un caillou plat, pourtant en tirant vers le bas, ça fonctionne !


Quelques secondes plus tard me voici sur une nouvelle terrasse pour faire relais. Cette fois, s’en est fini des longueurs dures. Une quinzaine de mètres nous sépare du sommet. Ilona se balade de point en point les yeux fermés faisant une confiance aveugle aux friends mais aussi au fameux « becquet ».

De passage au stand, je lui mets un mini saucisson et demi dans le cornet et lui laisse le privilège de la derrière longueur et de l’arrivée au sommet ! 

Quel cadeau ! Une zipette sur le lychen, un tirage de l’espace (c’est bien quand on a 80m de corde à avaler !), une rencontre nez à nez avec une souris (…engagé, quand on est une saucisse !), un reverso mal placé (Cas soc’ !), la corde emmêlée dans les buissons morts, un téléphone prêt à tomber dans le vide, des chaussons disparus dans un arbre, un relais dans les bartas piquants et des ampoules plein les mains…

Pauvre Ilo ! Cette fois, c’est sûr, tu es ma saucisse préférée !!!


La pression retombe, la fatigue apparaît et nous sommes mortes de rire pour un rien ! (Bon c’est vrai que j’ai marché dans une crotte toute fraîche de mouflon avec mes chaussons puis avec mes baskets et vu que j’ai piétiné 30 minutes au même endroit, j’en ai mis un peu partout, même sur la corde et sur le sac !)

Encore une fois, le Caroux rend heureuses… ça marche à tous les coups !


Cordes lovées, sacs lestés… Aujourd'hui, on en aura bien baladé du matériel inutilement (pitons, marteau, tamponnoir, goujons, coins de bois, cablés, hamac, poignée jumar…) mais, à la fois, on ne sait jamais ! 

On rejoint la voiture une heure et demi plus tard. En chemin, nous avons encore tellement rigolé, qu’en arrivant il nous faut boire un litre d’eau chacune pour nous réhydrater… Deux saucisses lyophilisées pour finir cette folle journée!

Merci Ilo ! « A2 » on y retourne quand tu veux !

dimanche 21 février 2021

Quand la journée idéale vire au cauchemar...


Mardi 16 février 2021, milieu d’après-midi.

Nouveau cauchemar à Crévoux. 

Il est aux alentours de 15h et cette nouvelle journée de grimpe sur glace, s’achève tranquillement. Il n’y a plus qu’un grimpeur ou deux sur la cascade et tout le monde s’affaire à plier les cordes et à rassembler le matériel éparpillé un peu partout. 
Nous avons tous bien grimpé, les bras sont un peu fatigués mais les sourires illuminent chaque visage. 
Certaines et certains ont gravi leurs toutes premières longueurs en tête avec brio et on parle déjà des bières que l’on partagera ce soir pour fêter ça ! Journée idéale ? 

Qui pourraient alors imaginer que cette journée de rêve, se transformerait, en quelques minutes, en véritable cauchemar ? 

Avec Charles, nous encadrons, chacun avec l’aide d’initiateurs, une équipe de jeunes alpinistes pyrénéens. Groupe Espoir pour Charles, EPAF (équipe pyrénéenne d’alpinisme féminin) pour moi. Les sélections ayant eu lieu tout récemment, nous faisons chaque jour davantage connaissance avec ces jeunes motivés avec qui nous allons partager des aventures durant les deux prochaines années. Et quelles aventures ! 

Ce mardi, c’est à peine le deuxième jour de notre tout premier stage. Nous sommes 19 au total. 

Aujourd’hui encore, les températures ont été bien au dessus des normales saisonnières mais la cascade des Razis à Crévoux reste un « frigo » et ici la glace a bien résisté à ce redoux prolongé. Une cascade en belle condition est une denrée rare ces temps-ci, nous en sommes bien conscients. 

Dès midi, des coulées de neige lourde ont commencé à glisser un peu partout. De simples sprindrifs sur la cascade, à de vrai petites avalanches en rive droite du vallon. Nous prenons ces indices en compte et évoquons avec Charles et quelques autres, au fil de la journée, la nécessité de remettre les DVA et de les retester au moment de faire la marche du retour. Nous nous répétons même à plusieurs reprises que nous sommes bien contents d’être sous une zone peu raide et boisée. 
Fausse impression de sécurité ? 

Avant de quitter le spot, il reste quelques relais à démonter. Des broches à récupérer avant de descendre en rappel sur des lunules. Je préfère faire cette manip moi-même que de la confier à quelqu’un d’autre. 

Je m’encorde afin de remonter jusqu’au relais en moulinette. Laura propose de m’assurer. Je commence à grimper. J’apprécie de me mettre un peu en mouvement, on grimpe peu lorsqu’on encadre. La ligne n’est pas très raide, ça déroule. 

Je suis déjà à une dizaine de mètres de haut lorsque je vois en une fraction de seconde une coulée de neige m’arriver pile dessus. J’entends Laura hurler « attentioooooonnnn ! ». 

Je baisse la tête et j’encaisse. En un coup d’œil, je vois mon assureuse qui a réussi à se décaler sur la gauche sous les rochers où les sacs ont été laissés « à l’abri ». Je croise son regard apeurée mais je suis soulagée de la savoir en « sécurité ». La neige ne s’arrête pas de couler, pire, j’ai l’impression que la coulée forcit. Je rentre la tête dans les épaules et serre plus fort les manches des piolets. 
Au milieu de ce torrent de neige qui me dégueule en trombe dessus, quelques blocs de neige plus gros me percutent. Je sens parfois mes épaules partir en arrière et mon dos se cambrer mais j’essaie de reprendre une position verticale pour ne pas me faire casser en deux. Combien de temps pourrais-je résister à ça ? 

Le bruit est sourd, le flux continu, puissant, déstabilisant. Cette fois, je comprends. 
Je comprends que je suis en train de me faire littéralement dégommer par une de ces vraies avalanches. Celles dont on parle tant, celles pour lesquelles on se forme, celles que l’on cherche à tout prix à éviter, celles pour lesquelles on s’entraîne à la recherche DVA, au sondage et au pelletage, celles qui ont mis fin à la vie de tant de montagnards, celles que l’on redoute au plus profond de soi. 
Alors c’est ça une avalanche !?? 

Prendre la mesure et l’enjeu de la situation me pousse illico à chercher une solution. Je ne veux pas rester là et me faire secouer comme une poupée de chiffon. Tel un petit animal, je passe en mode survie. Hypocritement, à cet instant, je ne pense plus qu’à moi, à sauver ma peau. Je ne pense plus du tout à ce qu’il se passe en bas, je dois me débrouiller seule, ensuite on verra. Mais que faire quand on est agrippée aux manches de ses piolets à dix mètres de haut sans contact aucun avec le reste du monde ? 

La corde me tire de plus en plus fort vers le haut. Sûrement la faute à la neige qui enfouie profondément le restant de corde en bas pourtant la solution n’est pas vers le haut. Je pense aussi au relais qui pourrait céder. Le plus tard serait le mieux, me dis-je, afin de rester le plus en surface possible. Je ne veux pas finir en bas tout de suite. Tout cela ne dure que quelques secondes et c’est assez fou tout ce que l’on peut se raconter dans un temps si court. 
En un éclair de lucidité, j’aperçois sous mes pieds à gauche, un creux dans la glace formant un petit surplomb. Une sorte de petit rideau, une mini grotte. Un abri ? 

Au moment où je lâche les piolets pour mettre mon poids dans la corde et profiter de l’élasticité de celle-ci, je sais que je ne pourrai pas revenir en arrière et qu’il faut que mon plan fonctionne. Je descends d’un mètre et je m’agrippe avec la main à une stalactite bordant le rideau mais la corde me tire en arrière et je rebascule dans le vide. Aussitôt je retente ma chance et je glisse un genou derrière le rideau, ça fonctionne. Je me rétablis, me retourne et plaque le dos au rocher, face au vide. Je peux presque me tenir debout. Je suis sauvée ou en tout cas en bien meilleure posture que quelques secondes plus tôt ! 

La coulée passe maintenant à quelques centimètres de mon visage et il me semble qu’elle forcit toujours plus et que cela a pris encore davantage d’ampleur. Et si l’avalanche n’était plus localisée que sur moi comme c’était le cas au tout début et que toute la cascade était touchée ? 
Soudain, je pense à ce qui se passe en bas. Où sont les autres ? Ont-ils tous pu se mettre à l’abri ? Je sais les DVA éteints dans les sacs. Quelle erreur ! Mais de toute façon qui sera encore à la surface pour effectuer des recherches ? Je gémis et j’imagine le pire… Quelle horreur ! 

La neige se déverse encore et encore, c’est interminable. Je vois des gros blocs passer devant mon nez. Jamais je n’aurais résisté à tout ça, pendue à mes piolets. Quelle chance d’assister à ce sinistre spectacle depuis l’envers du décor. Je sors mon téléphone de la poche de ma doudoune, le déverrouille avec difficulté, des gouttes d’eau perlent sur l’écran, je l’essuie et essaie de me calmer. J’ai tout mon temps. De toutes façons, on ne peut rien faire pour entamer des recherches, les blocs de neige débaroulent encore, c’est le chaos « dehors »… J’accède à mon répertoire… PGHM Briançon… Bingo, j’ai le numéro ! J’appelle. Je sais que la couverture réseau n’est pas folle mais je tente ma chance. Je n’entends rien. L’avalanche est si bruyante que je n’entends même pas la sonnerie. Je me bouche l’autre oreille et recommence. Rien. Merde ! 

Et la neige qui coule encore… Putain ! Mais ça va s’arrêter ce bordel, oui !??? 

Soudain, c’est le grand silence. Un silence glaçant. Le grand calme après la tempête. 
Timidement, je sors la tête de ma cachette et me risque à jeter un œil sous mes pieds. 
Tout est blanc. De la neige partout. Un nuage en suspension. A mon aplomb, au milieu d’une colline de neige, un gant sort de la neige. Vision d’horreur ! 

En une fraction de seconde, j’imagine vraiment le pire des scénarios : Tout le monde sous la neige sans DVA et moi, comme une sotte, seule à la surface, suspendue à une corde à une dizaine de mètres du sol sans moyen de descendre facilement et avec un téléphone sans couverture réseau. 

Une fraction de seconde plus tard, des hurlements me sortent de ma torpeur, on crie mon prénom et mon champ visuel s’élargit aussitôt : je vois des gens s’agiter en bas. Je ne suis pas seule ! C’est même essentiellement pour moi que l’on s’inquiète dans un premier temps. A la fin de cette interminable coulée, tous les regards se sont naturellement tournés vers la ligne dans laquelle je grimpais quelques minutes plus tôt et dans laquelle ces tonnes de neige se sont déversées. Chacun a alors pu constater qu’il n’y avait plus que deux piolets ancrés dans la glace et plus personne au bout. 

Retour à la réalité. 
Je me mets à hurler : « Comptez-vous !!!!! », « Comptez-vous par groupe !! » 
Je suis traumatisée par cette main qui sort de la neige. Mais combien sont-ils là-dessous ?!? 
Charles et Julien ordonnent à tous de sortir les sondes et les pelles. Je suis rassurée qu’ils soient indemnes tous les deux et leur fais confiance pour organiser la suite. Je les vois foncer sur leurs sacs puis en direction du gant qui émerge de la neige. Par miracle, les sacs n’ont pas été ensevelis, on a accès aux pelles et aux sondes. 

Ce qui peut paraître simple et anodin ne l’est plus dans ce genre de situation. Compter est une véritable épreuve. Très vite, Laura hurle : « Il manque Charlotte ! ». 
… Merde, non, c’est pas vrai ! 
Très vite, on nous dit l’avoir aperçut au pied de la cascade avec Alex, ils s’amusaient à faire une lunule. 
… Merde ! « Aleeeeeeeexxxxx ! » 

Alex est dessous aussi. Deux, il y en a au moins deux dessous. Il faut être sûrs certains. Qui d‘autre ? 
On est 9. Je le sais, j’en suis sûre. 
Je compte, je recompte… Depuis mon perchoir, je ne vois que des casques qui se déplacent dans tous les sens. Je perds le fil, je recommence. Pauline, Ilona, Coralie, Sophie, Laura, Marianne, Angélique, je les ai toutes aperçues après la coulée. Elles sont là mais ça ne fait sept. Charlotte est sous la neige. Mais où est la huitième ? Et qui est-ce ? Je recommence, je m’en veux de patiner ainsi, je m’énerve… Je ne sais plus compter ou quoi ?!! 

Finalement, j’essaie de me calmer un peu, je sors mon téléphone, cherche et retrouve une photo de groupe. Je recompte encore, je passe tout le monde en revue. La huitième, c’est moi ! Quelle idiote ! 

Un autre groupe présent sur le site, nous prévient que les secours sont prévenus. Merci les gars ! Je demande à Pauline de chopper ma radio dans mon sac et de chercher le canal « monoPG » pour avoir l’hélico en direct lorsqu’il sera là. Je me sens bien inutile là haut et en même temps j’ai l’impression de pouvoir « coordonner » un peu les opérations… Je constate que le dépôt est très localisé, peut-être 6 mètres de large. Pour autant, la coulée ne s’étant pas évacuée dans la pente, son épaisseur peut-être assez conséquente me dis-je. 
Je m’aperçois que sous mes pieds, quelqu’un commence à être dégagé à grands coups de pelle. Un casque apparait. Alex, Charlotte ?? Quelqu’un d’autre ?? En quelques secondes, son visage est dégagé. Alex est conscient et nous dit tout de suite que Charlotte est juste à côté de lui. Les efforts redoublent et bientôt le casque de Charlotte émerge aussi. Quelques secondes plus tard, on l’entend hurler. Ouffff ! 

En moins de trois minutes, Charlotte et Alex peuvent à nouveau respirer la vie à plein poumons ou presque. 
Ils sont conscients et ne semblent pas blessés. Un miracle ! 

Je suis ébahie par tant d’efficacité… Charles court dans la pente sa radio à la main pour tenter d’échapper à la zone d’ombre que projette la falaise sur nous. 

Un moment encore bien désagréable s’ensuit. Comme un flottement, un moment de doute qui nous envahit tous. Et s’il y avait encore du monde là dessous ?! Et si on avait oublié quelqu’un ? 
On abandonne un temps, les deux têtes qui sortent de la neige pour mettre en place une vague de sondage. 

Pendant ce temps, Charlotte et Alex angoissent à l’idée que ça recommence. Quelques uns les rassurent, d’autres recomptent encore et encore nos deux groupes et moi je suis toujours là haut, au milieu de la cascade. 

Finalement, cette fois c’est sûr, le compte y est ! On commence à se détendre et à souffler un peu… 
Alex et Charlotte sont enfin dégagés entièrement. Enterrés debout, les pauvres... Mais quel réflexe, cette main en l’air et l’autre devant la bouche ! 

Une fois que la corde sur laquelle je suis est enfin dégagée de la neige, je rejoins enfin la terre ferme. Je n’oublierai jamais cet étrange spectacle auquel j’ai assisté comme en lévitation… 

Les affaires sont rassemblées, les DVA rallumés, le groupe redescend à pied se mettre en lieu sûr, plus bas dans le vallon quand l’hélico arrive enfin… Ils repartent rapidement après un check médical. 

Retour au calme. 
Sur ce grand plat dégagé, notre petite tribu est à nouveau réunie, des sourires illuminent à nouveau quelques visages, des bises claquent, des accolades réchauffent les cœurs, des larmes coulent et on entend quelques soupirs de soulagement… On est tous là, choqués mais entiers, c’est bien le principal ! 

Sûr que cette mésaventure nous suivra durant ces deux années d’aventured communes. En cherchant bien, il y aura peut-être même du positif à trouver à cette sale histoire. 

Ce soir, un bon débrief afin d'échanger librement entre nous et où chacun pourra s’exprimer sereinement. 
Demain, une chouette journée ensoleillée en falaise en mode dry, barbeuc et papotage, nous fera le plus grand bien. Passer du temps ensemble tous réunis est essentiel, ce groupe fait notre force aujourd'hui. Les sourires sont largement communicatifs. Individuellement, au plus profond de nous même, nous sommes tous bien brassés, c’est certain. Chacun a eu sa perception de l'événement, un angle de vue qui lui est propre et ses propres frayeurs... 

Combien de temps ce cauchemar aura-t-il duré ? Sûrement quelques minutes à peine mais des minutes qui nous auront paru une éternité. 

Combien de temps cette neige a-t-elle coulé sur moi ? Quelques secondes mais elles seront les secondes les plus longues de ma vie. 

Combien de temps Alex et Charlotte sont-ils restés coupés du monde sous la neige ? Sûrement un temps interminable... 

Combien de temps nous faudra-t-il pour « oublier » cette histoire, ce bruit d’avalanche, ce silence, cette main qui sort de la neige ? 

On se plaint toujours que le temps passe trop vite et pourtant parfois, ça peut être sacrément long… 

Alors dites-vous bien que si le temps passe vite, c’est que c’est sûrement du bon temps, profitez en !

vendredi 19 février 2021

Quand la vie ne tient qu'à un (coup de) fil...


Jeudi 11 février 2021, milieu d'après-midi.

Un cocktail de coïncidences, une pensée pour toi, un appel qui te sauve très certainement la vie et une jolie part de chance !
Pour moi, dans les Hautes Alpes, c'est une journée "guide" un peu contrariante : une inertie de groupe qui fait patiner un décollage qui se voulait pourtant matinal, une approche à rallonge, des glaçons bien trop décollés du rocher, de la glace toute blanche, un peu trop fine et qui a bien trop souffert de ce redoux prolongé, des cascades en mauvais état, des cordées qui nous devancent, de la neige fraîche qui coule un peu partout sitôt que le soleil illumine et réchauffe la paroi et les pentes. Tous les voyants sont à l'orange foncé tirant sur le rouge écarlate...
Tous ou presque. La motivation des 10 personnes qui m'accompagnent est, elle, encore quasi indemne : vert pomme !

Il faut imaginer un plan B de toute urgence avant de tomber dans tous les pièges que ces conditions marginales nous tendent.
Une vieille coulée d'énormes boulettes nous occupera quelques heures. Scénarios d'accidents en avalanche et grandes recherches multivictimes au programme. Tout y est, ou presque : le témoin gênant, le skieur non équipé de DVA, la personne à demi ensevelie, les indices de surface, le randonneur qui arrive en cours de recherche avec son DVA en émission... il y a même le message d'alerte à passer aux secours. Hasard ?!? Entraînement ? Fait prémonitoire ?
Comment pouvais-je alors imaginer que quelques heures plus tard, je devrais déclencher des secours à distance et aider le PGHM à te retrouver ?

Pour toi, quelques sessions de kite visiblement bien grisantes dans les Hautes Alpes, en compagnie de quelques locaux masters de la discipline, les jours précédants, avant un retour en Haute Savoie.
Bonnes sensations, belle émulation ! Petit excès de confiance ?
J'imagine que ta journée aura très certainement commencé par un coup d'oeil à Windy... cool, ça souffle !
Au regard de ces prévisions, tu mettras dans ton sac, la grande voile bleu à caisson de 12m et la voile monosurface de 6m orange, sûrement pas grand chose à boire ni à manger d'ailleurs ! Ski, bâtons, chaussures... Gants, bonnet, lunettes... je la connais par cœur cette chanson !
Tu prends aussi le casque, bonne idée.
Puis tu prendras la direction du Tour et ensuite celle du col de Balme. Derrière le parebrise surement un peu dégueulasse, je t'imagine scruter les crêtes. Fument-elles ? Un peu... Tu te réjouis, j'en suis sûre.
Ensuite tu zigzagueras entre les randonneurs, peaux collées sous les skis pour t'éloigner de la foule et rejoindre des contrées plus "kitables".
Quelques minutes plus tard, tu déploieras une voile. La grande bleue sera l'objet de ton choix, afin d'avoir suffisamment de puissance pour l'utiliser comme remonte pente.

Quelques rides, par-ci, par-là, de part et d'autres du col, tu croises peut-être quelques autres fous volants. Un en tout cas c'est sûr, avec qui tu partageras l'activité quelques minutes.
Partira-t-il plus tôt dans l'après-midi ? Combien de temps avant le trou noir ? Mystère...

Ça semble bien marcher pour toi. Si bien que l'envie te prend de dépasser le col et de grimper accompagné d'Eole vers la Tête de Balme. Joueur ?!
Ce soir, tu apprecieras cette chouette journée sous voile. Cette dernière sera, comme à son habitude, étendue, en train de sécher dans la chambre donnant l'impression qu'un parachutiste serait venu s'échouer dans ce petit nid douillet. Pendant ce temps, tu seras très probablement collé au poêle qui ronronne, la bouilloire posée dessus qui bouillonne, un maté à la main, la bombilla à la bouche... Un coup de fil de ton gros chat te sortira peut-être de tes rêveries.
Scénario idéal ?

Mais aujourd'hui, tout est différent.
Soudain c'est le grand blanc. Une rafale, une corniche, le grand vide, le grand choc..
Pourtant, c'est bien une sonnerie de téléphone qui te "réveille" de ce drôle de sommeil.
Il est aux alentours de 15h, j'ai déjà terminé ma journée. On rentre plus tôt quand on bute, c'est bien connu !
Il faut un certain temps pour que tu décroches, une seconde avant que je ne tombe sur ton répondeur...
Si tu n'avais pas répondu, aurais-je rappelé immédiatement ? Pas sûr...
Probablement pas avant plusieurs heures et la nuit tombée.
Que serait-il arrivé alors ? Et si ton téléphone était, comme c'est le cas habituellement, en mode avion ? Et si tu l'avais laissé à la maison ?
A l'autre bout du fil, j'entends le vent souffler et rien d'autre. Il prend l'air me dis-je !

Naturellement, je pense "kite" sans inquiétude aucune.
Pourtant, au lieu de raccrocher, j'écoute durant quelques secondes, les bourrasques qui s'engouffrent dans le combiné. Dans une accalmie, je perçois un faible "j'ai mal" puis je perçois des gémissements. Tu as l'air de souffrir pas mal.
Et depuis combien de temps es tu dans cette situation ? Je n'en sais rien et toi non plus..
J'hurle dans le téléphone pour couvrir le vacarme du vent, te demande ce qu'il t'est arrivé et t'ordonne d'appeler les secours si tu es blessé.
Faire des phrases complètes et tenir une conversation normale semble impossible pour toi tant la douleur semble forte, sans compter que les rafales nous interrompent à chaque seconde et me volent les quelques précieuses infos que tu pourrais me donner. Je comprends, néanmoins, que tu ne peux pas utiliser ton téléphone pour appeler de l'aide ni envoyer des coordonnées GPS. Je sais aussi que tu es toujours accroché à la voile. Visible depuis le ciel donc, me dis-je quelque peu rassurée.
Que faire pour t'aider ? Je suis si loin..
Je ne sais même pas où tu es exactement... mais je sais que tu as très très mal et que tu ne peux pas t'en sortir seul.
Enfin dans un éclair de lucidité, tu évoques le col de Balme.
Bingo !

Je raccroche dans la seconde et je passe un coup de fil à un des seuls secouristes que je connaisse dans la vallée. Par chance, j'ai toujours le numéro de François dans mon répertoire et même si nous avons partagé quelques années de nos vies, nous n'avons pas eu l'occasion de nous recroiser ces derniers temps.
François est gendarme au PGHM de Cham, par chance, il me répond tout de suite et par chance encore, il travaille aujourd'hui.
Il prend immédiatement la situation très au sérieux et organise le secours afin qu'une équipe puisse partir en reco dès le retour de l'hélico à la base.
Les minutes sont assez longues et j'arrive à te joindre à nouveau, à deux reprises. Je tente de te faire comprendre entre deux rafales que les secours sont enclenchés, qu'il te faut tenir bon et que je t'aime !
Entends tu ce que je te raconte ? Dans tous les cas ces échanges ont pour principal objectif de te garder conscient.

Mille questions et une tonne d'inquiétudes pèsent sur moi.
Et si ça soufflait trop pour l'hélico et s'ils ne te localisaient pas ou pas assez rapidement ? S'ils arrivaient trop tard ? Et si on s'était mal compris que tu n'étais pas dans ce secteur là ? Où pourrais tu être ?
Quelques sms échangés avec François m'informe que l'hélico décolle puis quelques minutes plus tard, on m'apprend que l'équipe t'a localisé et a pu te récupérer.
Oufffff !

La suite ne dépend maintenant plus de moi, il n'y a plus qu'à croiser les doigts en espérant que tu ne sois pas cassé de partout..
Les minutes sont encore longues mais vers 16h, on m'annonce que tu aurais sauté une corniche de 5m avec très certainement un atterrissage à plat dos, puis on m'informe que tes jambes bougent, que tu as un trauma crânien avec perte de mémoire et mal au dos. Plus tard, on apprendra que c'est finalement tes poumons qui ont davantage chargé...
Pneumothorax, du sang dans les poumons et aussi des bulles d'air puisque des alvéoles ont éclaté sous le choc.

C'est les risques du métier quand on respire la vie à plein poumons et toutes voiles dehors !

Une nuit en soins intensifs, puis maintenant un séjour en chirurgie viscérale en attendant de voir s'il est nécessaire de drainer le sang présent dans ton poumon gauche et de surveiller une éventuelle infection.
Pas de visite autorisée à l'hôpital en cette drôle de période, alors il faudra attendre encore quelques temps pour te faire des bisous en présentiel !
Hâte !!!!
Bon rétablissement Choub !


Un grand merci à vous tous pour les petits messages de réconfort et pour prendre des nouvelles, merci à
François et l'équipe du PG pour l'efficacité, merci à
Lara pour la prise en charge et les nouvelles depuis l'hôpital, merci à Pierrot pour les slips propres, les crocs et la lecture pour ces longues journées d'hosto, merci à mes clients (Jean-Paul, Zoé, Sylvain, Mathieu, Nicolas, Camille, François, Pierre, Faye et Rama) de m'avoir laissé libre de prendre le temps nécessaire et à Christophe Moulin de m'avoir remplacé ! Merci à Romain, Bast et Mél pour l'accueil chaleureux ces jours-ci ! Merci à Jean Burgun et Michael Charavin pour la solidarité entre kiters ! Merci aux filles de l'EPAF et à Bibi pour la souplesse sur le stage suivant !

samedi 23 janvier 2021

Glace pimentée mais "Not hot Chili" !

Un froid mordant associé à des glaçons qui poussent un peu partout dans l’hémisphère nord ces jours-ci, me fait penser à d'étranges cascades que nous avions découvertes en plein mois de juillet, dans l’hémisphère sud, il y a quelques temps ! "Not hot Chili", pourtant de la grimpe plutôt pimentée !

Je vous explique !


Fin juillet 2019, au plus fort de l’été, nous partons affronter l’hiver austral ! Au beau milieu de ma saison estivale d'aspirant guide et juste avant le stage final clôturant la formation, je m'envole, en compagnie de Bruno et de Yann vers la Cordillère des Andes : direction Chili !… Dans nos bagages des très très grosses doudounes (ce voyage a pour autre mission de tester des prototypes de doudounes de la célèbre marque Pyrénéenne Pyrenex), des crampons et des piolets afin d’affronter de très basses températures et de jouer sur l’eau gelée qui dégouline des hauts sommets. 


Depuis Santiago, nous filons en quelques heures vers le Cajon de Maïpo où différents sommets culminent à plus de 6000 mètres. Nous avons jeté notre dévolu sur l’un d’entre eux. Le 6000 le plus austral du monde : le volcan Marmolejo, 6108m.
Quelques jours sont nécessaires pour parfaire les derniers préparatifs. On en profite pour engloutir quelques empanadas avant de se jeter dans la gueule du Marmolejo ! 

Transition thermique, nous passons de l'été à l'hiver...




Skis aux pieds, il nous faudra deux jours de marche pour rejoindre la base de la montagne. Nous partons pour une semaine en autonomie, avec pas mal de nourriture, de quoi bivouaquer par -30 degrès et le nécessaire pour grimper sur des cascades gelées. Les sacs sont bien lourds et nous tirons une pulka avec tout le chargement ne rentrant pas dans nos sacs à dos. 



Un grand plat et des ruisseaux à traverser, suivis d'une longue vallée à remonter nous attendent. Peu à peu la face Ouest se dévoile : rocher rouge, noir, blanc, gris et parfois même orangé parsemé de quelques lignes de glace bleutée. C’est juste magnifique !




Nous installons ce qui sera notre maison pour les sept prochains jours : un camp de base sur un îlot de terre et d’herbe au milieu d’un océan de neige à 3800 mètres d'altitude. Étonnant ? Pas tant... Des sources d’eau chaude coulent à proximité et font donc fondre la neige. Vingt degrés, ce n’est pas suffisant pour y barboter paisiblement mais cela permet néanmoins d’avoir de l’eau liquide pour boire et pour cuisiner (même si cela n’a pas toujours très bon goût !) sans avoir à faire fondre de la neige durant des heures sur un réchaud. Une quantité non négligeable de temps et de carburant économisée !





Sitôt installés et un peu impatients de nous attaquer à des choses plus sérieuses, nous scrutons l'immense face au dessus de nous. Les jumelles tournent entre nos six mains... Nous repérons rapidement quelques lignes en glace bleue sur la gauche de la face. Nous avons, avant le départ, glané quelques infos par ci, par là. Ces lignes là, logiquement, y apparaissaient... 


Ce qui nous a aussi conduit sur les flancs du Marmolejo aujourd'hui, ce sont des souvenirs de photos aperçues dans un magazine, il y a des années, où un certain Harry Berger grimpait pendu au plafond d'un immense toit de glace grise... Une ligne surprenante qu'il nommera "Senda real" avant de malheureusement disparaître quelques mois plus tard dans les Alpes... 


Ce toit semblant être formé d'une sorte de glace fossile sera-t-il toujours là, presque 20 ans plus tard ou aura-t-il subi les attaques du réchauffement climatique ? Toujours est-il que nous l'imaginons situé beaucoup plus haut et plutôt loalisé sur le flanc Sud-Ouest de la montagne, invisble d'où nous nous trouvons... 
Alors que nous émettons déjà quelques hypothèses sur le programme de la journée du lendemain, le soleil continue sa course quotidienne... Bientôt ses faibles rayons de fin de journée d'hiver éclairent quelques minutes la face. Deux surprises de taille se dévoilent alors. Deux grandes cascades de glace sortent de l’ombre. Une surprise en cachant une autre, la glace qui les compose a une couleur pour le moins atypique : blanc, gris foncé, gris clair et parfois presque noir… Voilà pourquoi nous n’avions pas pu les apercevoir lorsqu’elles n’étaient pas éclairées par le soleil ! Là encore, il pourrait s'agir de glace fossile où les cendres du volcan se seraient mêlées à la glace, lors de sa formation. 


Le programme du lendemain est alors tout trouvé et celui du jour d'après aussi d'ailleurs !!





Deux journées incroyables nous attendent. Même scénario ou presque pour les deux jours. Une approche dans des couloirs de neige raides à la frontale, suivie de quelques longueurs de glace bleue plutôt classique à un détail près, nous sommes à 4000m d'altitude en plein hiver : la glace ultra dure garantie ! 
Il fait si froid que ces grands pans de glace sont rayés de toutes parts par des fissures, pour autant rien d'inquiétant si ce n'est de devoir taper une dizaine de fois au même endroit avant de parvenir à ancrer le piolet !
Ces longueurs là me sont à chaque coup réservées. Les garçons, eux, se chamaillent pour se partager les longueurs en glace noire au dessus. 
"On se calme, il y en aura pour tout le monde !!! Et laissez m'en aussi !!"





Finalement après quelques mètres d'escalade, je découvre une très bonne alternative Mieux que faire le marteau piqueur avec chacun de mes piolets, je vise les multiples fissures et je plante les lames dans ces lignes de faiblesse. Bingo ! ...ça fonctionne et mes petits bras s'en trouvent soulagés !




Après quelques ressauts en glace entrecoupés de pentes de neige et après avoir traversé je ne sais combien de sortes de strates de rocher différents, nous voici au pied de grandes coulées grises qui dégoulinent du plateau sommital en frôlant souvent "l'eau delà de la verticale".  
Si la glace paraît plus que compacte, le rocher, quant à lui, semble être de qualité douteuse un peu partout ! On préfèrera les broches aux friends, c'est certain !







Méduses, toits, grottes, dévers et même murs lisses très très raides à trous... de surprises en surprises, nous prenons de la hauteur dans cette incroyable architecture glacée. Chaque longueur est une découverte tant par son profil étonnant que par la qualité de la glace qui la compose. Nous sommes maintenant bien au delà des 4000m et bizarrement cette glace noire semble plus tendre que la bleue des premières longueurs. 








Escalade technique et bien physique au rendez vous : ça penche copieusement ! 
Voilà de quoi se réchauffer à coup sûr après les longues minutes d'attente passées au relais. Le mercure est plutôt bas, les grosses doudounes font le job, les phantoms 6000 et les grosses moufles aussi !


Chacune de ces deux lignes nous aura offert une grande escalade originale. Il aura fallu improviser un cheminement, à la montée, pour profiter de tous ces glaçons suspendus dans cette immense face, et avoir du nez à la descente, pour chaque fois rejoindre efficacement la tente avant la nuit... 








Des cascades couleur "milk shake Oréos", de quelques centaines de mètres de haut, situées entre 4000 et 5000 mètres d’altitude, raides voir même parfois carrément renversantes, une méteo froide mais clémente, du bon matos... Que demander de plus ?
Ah si ! Deux cerises sur ce beau gâteau ! Aucune trace de passage avant le nôtre, ni sur place, ni sur le papier, ni même dans la mémoire des alpinistes locaux du Cajon de Maïpo ! Deux chouettes ouvertures donc !




On nommera l’une d’elles, « couleur café », une chanson qui réchauffe les garçons rien que d'y penser ! ... Ils auraient pu aussi songer à "50 nuances de gris", mais on y a échappé !
Pour la seconde cascade, ce sera un clin d’œil à notre Pyrénéiste préféré, Louis Audoubert et un gros coup de cœur pour la doudoune Pyrenex qui nous aura gardés au chaud malgré des températures polaires durant ces deux ascensions, la veste « Audoubert ». Cette ligne s’appellera donc « Fashion Luis » !