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Connaissez-vous la p'tite histoire de deux cyclistes qui jouent aux alpinistes ou préférez-vous que je vous raconte la vaste blague de deux guides au guidon qui vont faire un tour à la montagne ?
Un jour, un inconnu avait demandé à je ne sais plus qui de célèbre:" Pourquoi vouloir grimper sur les montagnes?" Ce dernier avait alors répondu naïvement, ces quelques mots : "parce qu'elles sont là".
Et bim ! Toujours le même problème, au détour d'un virage, les montagnes apparaissent soudain : sommets enneigés, énormes glaciers et vallées interminables. Les Alpes Néo Zélandaises se dévoilent et nous nous retrouvons plantés devant, le nez en l'air, bouches bées, équipés comme deux touristes ayant subitement des désirs d'alpinistes.
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Dans notre placard à matos ambulant, il y a bien une multitude de choses mais pas la moindre trace d'un objet piquant de type crampons ou piolets. Cela ne ferait pas bon ménage avec les chambres à air paraît-il !
Nous voilà donc partis en quête de ces objets là. Celle-ci s'avérera être aussi interminable que désespérée.
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Nos expériences passées, nous ont plutôt mal habitués. On a toujours trouvé un alpiniste, quelquefois un guide, prêt à nous prêter ce qu'il nous manquait.
Ici c'est différent. Nous avons beau contacter des guides, téléphoner aux compagnies de guides et appeler les magasins de montagne de toute l'île du Sud, nous ne trouvons absolument rien à louer ni à nous faire prêter.
Le temps passe, le mauvais temps s'installe et les sommets blanchissent encore davantage. Le projet alpinistique est sur le point de nous passer sous le nez !
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À peine 4 jours avant d'embarquer sur un ferry et quitter l'île du Sud, alors que nous étions prêt à abandonner, la situation se débloque subitement.
Voilà que par hasard nous nous sommes retrouvés équipés de la tête aux pieds par Thomas, un guide français vivant ici, à Wanaka. Une fois encore, le hasard ne manque pas de nous étonner... small world : Bruno a été le formateur de Thomas à l'Ensa, il y a quelques années !
Voici donc nos deux cyclistes équipés de toute la panoplie du parfait petit alpiniste : chaussures, crampons, piolets, bâtons, raquettes, Dva, pelles, sondes, sacs à dos, guêtres, gants, moufles, corde, broches à glace, microtrac et pieux à neige...
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Un timing serré, une fenêtre météo courte, du vent annoncé et de la neige fraîchement tombée, qui dit mieux ?
Ajoutez à cela une longue approche qui devrait mettre à rude épreuve des jambes davantage habituées à pédaler qu'à marcher et des pieds qui n'ont pas vu de chaussures rigides depuis des siècles !
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L'Arête Sud-Ouest du Mount Aspiring paraît alors être le programme parfait pour un stage remise en forme des "guidoguidons".
La remontée d'une vallée interminable d'une vingtaine de kilomètres et désespérément plate fera office de mise en jambe. De nombreux passages à gué permettent de refroidir les petits pieds qui auraient vite tendance à surchauffer, voir à clignoter... Cela humidifie par la même occasion chaussettes et baskets.
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Après environ 5h de marche, il est l'heure de passer à la vitesse supérieure en activant le mode" kilomètre vertical":
1000 mètres de dénivelé dans une forêt raide dans laquelle il faut mettre en pratique toutes ses compétences d'accrobranchistes !
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Lorsque nos randonneurs sortent enfin de la forêt, quelle n'est pas leur surprise quand ils constatent que le refuge se situe encore à environ 300 mètres de dénivelé plus haut et qu'il va maintenant falloir patauger dans la neige fraîche en short et en basket !
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C'est avec les pieds et les genoux glacés qu'ils atteignent enfin la terrasse du refuge, en début de soirée. C'est ce qui arrive lorsqu'on commence une randonnée de 7 à 8 h, en début d'après-midi. De vrais touristes vous dis-je !
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Ils profitent du luxe d'avoir un toit sur la tête, ce soir là. Ce n'est pas tous les jours que l'occasion se présente aux vagabonds de dormir à l'intérieur.
Une courte nuit plus tard, il est 3h lorsqu'une frontale vissée sur la tête, les" bidochons" chaussent leurs crampons. Assez vite, ils comprennent qu'il va aussi falloir chausser les raquettes et allumer les DVA ! Il faudra cependant attendre que l'un d'eux passe la jambe jusqu'à la hanche dans une crevasse pour que ces deux inconscients se disent que c'est peut-être le moment judicieux pour sortir la corde ! Malins les types !
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Après 4 ou 5 heures de marche à un bon rythme, malgré la neige fraîche qui leur donne du fil à retordre, ils ne sont toujours pas au pied de la face.
Pourtant celle ci semble à portée de main... L'heure tourne, le vent forcit mais l'espoir fait vivre: ils persévérent !
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Déjà plus de 1000 mètres de dénivelé et quelques kilomètres avalés lorsque les difficultés techniques et stratégiques apparaissent enfin. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les deux touristes ne sont pas vraiment fatigués et plutôt prêts à en découdre avec la suite du programme.
Une pente raide et toute plaquée de neige ventée puis un passage de rimaye à la fente généreuse donnent accès à une arête raide.
Chacun y va de ses pronostics au sujet du risque de faire partir cette plaque de neige instable... où passer ? À droite, à gauche ? Se décorder, se rallonger, mettre un point ? S'assurer ?
Quelle idée lumineuse d'avoir choisi de s'alléger des DVA, pelles et sondes quelques minutes plutôt tôt sur le glacier en contrebas !
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Une fois le passage réussi et la crainte du risque d'avalanche évacuée, voici nos cyclistes face à un gouffre oblique : la rimaye.
Ce n'est pas évident mais ça finit par passer. Les choses se compliquent considérablement lorsqu'ils se rendent compte que l'arête neigeuse est plus proche d'une arête glaciaire !
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Voici maintenant Pimprenelle et Nicolas dans la peau de véritables alpinistes !
Les voici, pendus à leurs piolets, les pointes avant des crampons qui mordent la glace et l'œil avisé de trouver un peu de glace à peu près correcte où visser une broche de temps en temps.
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Il s'avère que les flaques de bonne glace ne courent pas les rues et que l'histoire se transforme vite en progression "à corde tendue" avec un point ou deux vraiment moisis entre eux...
C'est pas gégé à la montée mais qu'en sera-t-il à la descente, quand il faudra désescalader ce millier de mètres de dénivelé, en solo ou pire encore, en solo encordé ?
Voici nos deux alpinistes à nouveau plongés dans le grand bain de la haute montagne. Quelques centaines de mètres de gravis ainsi, chacun à une extrémité de la corde et au milieu, des points qui ne supporteraient ni le point d'un alpiniste, ni d'un cycliste, ni même d'un huluberlu voulant jouer au montagnard.
Voilà que le vent s'invite à la fête et que l'ambiance devient assez inhospitalière.
Étions-nous vraiment venus chercher cela ?
Le sommet est tout proche mais la face se raidit encore davantage et toujours pas l'ombre d'un point qui tienne la route pour s'assurer correctement. L'heure tourne et les voyants du registre "descente en sécurité " se mettent à clignoter en orangé ! Serait-il l'heure d'arrêter de jouer ?
Ça y ressemble...
Demi-tour. Les cyclistes étaient venus voir de beaux paysages, mission accomplie. Les alpinistes étaient venus pour bartasser un peu, sans se mettre trop en danger, c'est gagné.
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La laborieuse désescalade à reculons de l'arête, suivie du long chemin du retour sur le glacier nous confortent dans l'idée que le chrono aurait largement explosé si nous avions poussé jusqu'au sommet, que la neige aurait encore davantage chauffée et que nous aurions d'autant plus brassé.
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Nous retrouvons le refuge environ 14h après l'avoir quitté selon la formule "rentrés vivants, rentrés contents !"
Pour le sommet, c'est raté, pour un "petit" tour de remise en jambe c'est réussi ! La prochaine fois, on prendra un guide, mais pas de ceux qui se baladent dans la montagne avec des autocollants collés sur leur sac à dos !
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Le lendemain un long retour vers la vallée clôturera à merveille ces trois journées hors du temps, un atterissage en douceur et à nouveau un changement de décor.
De retour en ville, les jambes fatiguées, les pieds abîmés, les épaules défouraillées et les joues grillées par le soleil, on change de catégorie de glaciers : On passe des crevasses aux cornets, c'est tellement moins fatiguant !
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